Une enfance gâchée

Une enfance gâchée - Normand Martel

Je vais vous raconter une histoire, à la fois triste et belle, celle de mon amie Émily. Enfin, vous comprendrez en lisant la suite, que ce n’est pas son véritable prénom. Émily, est une fille formidable, en couple et mère de deux adorables bambins. Elle est journaliste, et surtout, une très bonne. Le genre de femme que tout le monde envie. Et pourtant, personne n’aurait voulu être à sa place pour vivre son enfance, car en fait, elle n’a pas eu d’enfance. Elle si vive et sûre d’elle, mais ça n’a pas toujours été comme ça. Émily a eu un départ difficile dans la vie. Ainée d’une famille dysfonctionnelle de 3 enfants, son père était alcoolique et la battait pratiquement tous les jours. Sa mère était une victime et une complice à la fois, qui fermait les yeux aux sévices subis par sa fille et jouait à l’autruche, car cela l’accommodait sans aucun doute.

Son père, un homme fier et respectable aux yeux de tous, travaillait en planification fiscale et semblait s’occuper de sa famille avec responsabilité. Mais un 23 décembre, il est allé trop loin. Il a frappé la tête de la petite sœur d’Émily sur le mur. Tant que c’était elle le bouc émissaire, et qu’elle seule, et parfois, sa mère, qui recevait des coups, elle ne disait rien et pouvait serrer les dents. Mais là, elle a appelé la police. Les policiers ont arrêté son père et l’ont accusé de voies de fait graves. Émily a dû témoigner, seule contre lui à son procès. La procureure de la couronne l’a bien préparé, rassuré, en lui donnant de précieux conseils. « Surtout, ne regarde pas ton père, ni ta mère. Ne regarde que le juge, droit dans les yeux et parle fort en répondant à ses questions ». La petite Émily, du haut de ses 12 ans, tremblait, j’en suis certaine, mais elle était déterminée aussi à dire la vérité. La sienne, pas celle de ses parents. Elle a tout déballé. Ses peurs, les coups, les menaces, l’humiliation, la souffrance et sa peine. Le juge et toute la salle ont été très impressionnées de voir le courage de ce petit bout de femme qui dénonçait ses parents.

Émily et ses sœurs, ont ensuite été en famille d’accueil. Une bonne famille, et pour la première fois de sa vie, elle s’est fait dire des compliments. Elle, qui ne savait même pas qu’elle avait des qualités. Entre les claques et les critiques, elle n’avait rien connu de positif. Pour une fois, elle se faisait dire de belles choses, et même bercer par des mots doux. Elle a mis du temps à accepter les câlins et à croire aux belles paroles, mais elle y est arrivée. Elle et ses petites sœurs, qui savent qu’elles lui doivent une fière chandelle, sont restées très unies.

Sachez qu’elle a maintenant une belle vie, une vraie famille qui la comble, un amoureux qui prend soin d’elle, des amis, une carrière. Elle dit souvent « On ne guérit pas de la violence qu’on a subie, mais on peut s’en sauver »